Prise de position · 29 avril 2026

Transition énergétique à Saint-Barthélemy : pour une stratégie complète, du toit à la mer

À l'occasion d'une avarie qui fragilise aujourd'hui notre réseau électrique, EDF appelle chacun à modérer sa consommation. Au-delà de la consigne immédiate, cet événement nous rappelle que la maîtrise de notre énergie est un sujet politique majeur. Voici la stratégie complète que nous défendons : maîtriser nos consommations adaptées au climat tropical, produire propre depuis nos toits aujourd'hui, explorer le potentiel de la mer demain.

Par Le groupe UPSB ·

Aujourd’hui, du civisme

Avant toute considération politique, une consigne pratique. EDF a annoncé ce 29 avril que le réseau électrique de Saint-Barthélemy est fragilisé à la suite d’une avarie technique, et appelle chacun à modérer sa consommation pour préserver l’alimentation de tous. Les équipes du distributeur sont mobilisées pour rétablir la situation.

Les gestes simples à adopter dès maintenant :

  • Éteindre les appareils en veille
  • Limiter l’usage des équipements énergivores
  • Régler la climatisation de manière modérée et éviter de la laisser fonctionner dans des pièces inoccupées
  • Réduire l’éclairage au strict nécessaire

En cas de coupure :

  • Débrancher les appareils sensibles pour les protéger d’une éventuelle surtension au rétablissement
  • Garder réfrigérateurs et congélateurs fermés
  • Limiter l’usage des téléphones pour préserver la batterie

Nous saluons la mobilisation des agents EDF et invitons chacun à faire preuve de civisme. La solidarité, dans ces moments, est la première forme de résilience.

Au-delà de l’urgence : ce que cet événement nous dit

Une avarie est par définition imprévue. Mais l’incident d’aujourd’hui n’est pas une anomalie isolée : il rappelle que notre île dépend d’un réseau dont chaque maillon compte, et qu’une défaillance ponctuelle peut affecter en cascade tout le territoire. Hôpital, commerces, restauration, hôtellerie, foyers : à Saint-Barthélemy, l’électricité conditionne la vie économique et sociale d’une manière qu’on a tendance à oublier tant qu’elle est là.

Cette réalité structurelle ne se traite pas uniquement avec des appels à la modération. Elle se traite par une politique énergétique de long terme, articulée autour de trois priorités : consommer moins, produire plus, et produire mieux. C’est la stratégie que nous défendons comme groupe d’élus.

Maîtriser nos consommations : la bataille la plus rentable

La première bataille de la transition énergétique se gagne dans ce que nous consommons avant ce que nous produisons. Une économie d’un kilowattheure est toujours moins coûteuse à réaliser qu’une production d’un kilowattheure supplémentaire, et c’est encore plus vrai pour une île éloignée des grands réseaux interconnectés.

À Saint-Barthélemy, le climat dicte cette priorité. Notre île est chaude presque toute l’année, et les épisodes caniculaires s’allongent à mesure que le climat se réchauffe. La climatisation représente une part disproportionnée de la consommation électrique des ménages, des commerces, des bâtiments publics. Plus la chaleur monte, plus la facture grimpe. Et plus la facture grimpe, plus l’effet de pauvreté énergétique s’installe pour les ménages les plus modestes.

Nous identifions trois leviers convergents.

Une réglementation thermique adaptée à notre climat. Les normes de construction héritées de l’Hexagone ne sont pas pensées pour les Antilles. Elles privilégient l’isolation contre le froid alors que notre enjeu est l’inverse : garder la fraîcheur intérieure et limiter l’apport de chaleur. Cela suppose des standards bioclimatiques tropicaux : orientation des bâtiments par rapport aux vents alizés et au soleil, débords de toiture suffisants, ventilation naturelle traversante, isolation des toitures (premier poste de gain thermique en climat tropical), couleurs claires en façade. Ces principes sont connus depuis les architectures créoles traditionnelles ; il faut les inscrire dans un cadre réglementaire clair pour les constructions neuves.

Un soutien à la rénovation thermique des logements existants. Construire mieux ne suffit pas si le bâti existant continue de surconsommer. Nous proposons un dispositif de rénovation thermique accessible, ciblé en priorité sur les ménages modestes et les actifs qui subissent les factures les plus lourdes. Cela passe par des audits énergétiques accompagnés, des aides directes à l’isolation des toitures (geste à la fois le plus simple et le plus rentable), et un mécanisme de tiers-financement public-privé pour étaler la charge dans le temps. Les outils existent dans d’autres territoires français, y compris ultramarins ; il faut les adapter et les déployer chez nous.

L’eau chaude solaire généralisée. Sur une île qui reçoit le soleil presque toute l’année, le chauffe-eau solaire devrait être la règle, pas l’exception. C’est l’équipement énergétique le plus rentable, le plus mature, le plus simple à installer, avec un retour sur investissement souvent inférieur à dix ans pour un foyer. Et pourtant, beaucoup de logements continuent de chauffer leur eau à l’électricité. Nous proposons de rendre l’eau chaude solaire obligatoire dans le neuf et fortement incitée dans la rénovation, avec un accompagnement financier ciblé.

Ces mesures ne demandent pas de révolution technologique. Elles demandent de la cohérence et du courage politique pour les inscrire dans la durée, par-delà les alternances et les arbitrages budgétaires.

Produire propre : du soleil sur nos toits, dès aujourd’hui

Saint-Barthélemy a un potentiel solaire considérable que nous sous-exploitons. Le foncier disponible pour des fermes au sol est rare, et c’est tant mieux : nous tenons à nos paysages et à la préservation de nos terres. Mais nos toitures, elles, représentent une surface mobilisable importante, encore largement vierge.

L’équipement systématique des bâtiments publics. La Collectivité doit montrer l’exemple avant de demander aux particuliers et aux entreprises de suivre. Écoles, gymnases, locaux administratifs, ombrières de parking, bâtiments techniques : chaque toiture publique est une opportunité de production. Nous proposons un plan pluriannuel d’équipement progressif, intégré aux opérations de rénovation des bâtiments concernés pour mutualiser les coûts.

Un cadre incitatif clair pour les particuliers et les commerces. Pour qu’un propriétaire investisse dans des panneaux photovoltaïques, il faut que les règles soient lisibles : conditions de raccordement simples et délais raisonnables, conditions de revente du surplus claires et stables dans le temps, mécanismes d’aide à l’investissement adaptés à notre échelle. La complexité administrative est aujourd’hui un frein majeur ; il faut la lever.

Le stockage, pièce manquante de l’équation. Le solaire produit quand le soleil brille. Sans stockage, il ne couvre pas les pics de consommation du soir ni les jours nuageux. Les batteries lithium-ion sont aujourd’hui matures, leur coût a fortement baissé sur la dernière décennie, et les solutions à plus longue durée — sels fondus, hydrogène, batteries à flux — progressent vite. Une stratégie photovoltaïque sérieuse pour Saint-Barthélemy doit nécessairement intégrer un volet stockage, sans quoi nous resterons tributaires des moyens de production conventionnels pour les heures où le soleil manque. Mieux vaut planifier ce déploiement aujourd’hui que le subir demain.

Explorer la mer : l’horizon de moyen terme

Le solaire, même bien déployé, ne suffira pas à atteindre une véritable autonomie énergétique. Et nous serions imprudents de mettre tous nos œufs dans le même panier. Saint-Barthélemy est entourée par la mer. Cette mer est une ressource énergétique encore largement inexploitée, qui mérite d’être étudiée avec le sérieux qu’elle exige.

L’énergie thermique des mers (ETM). Cette technologie exploite la différence de température entre les eaux de surface, chaudes, et les eaux profondes, froides. Elle est particulièrement pertinente en zone tropicale, où cet écart thermique est important et constant toute l’année — contrairement aux mers tempérées. La Martinique a été pionnière sur ce sujet et plusieurs travaux scientifiques internationaux explorent activement cette piste. Nous pouvons nous appuyer sur ces retours d’expérience pour évaluer l’opportunité d’un projet à notre échelle.

L’hydrolien et le houlomoteur. Les énergies des courants marins (hydrolien) et des vagues (houlomoteur) sont aujourd’hui moins matures que le solaire ou l’éolien, mais elles progressent rapidement. Plusieurs sites en France métropolitaine et à l’international atteignent des stades pré-commerciaux. Saint-Barthélemy possède des configurations côtières qui pourraient s’y prêter ; encore faut-il en faire l’évaluation rigoureuse.

Une étude de faisabilité dès à présent. Nous proposons que la Collectivité commande, sans attendre, une étude indépendante d’identification des potentiels marins exploitables sur notre territoire : technologies les plus adaptées à nos conditions, sites possibles, contraintes environnementales, ordres de grandeur économiques, partenariats scientifiques mobilisables (universités antillaises, laboratoires métropolitains, retours d’expérience caribéens). Sans cette base de connaissance objective, le débat reste théorique. Avec elle, nous pourrons décider en connaissance de cause.

Une exigence absolue : la préservation des écosystèmes. Toute technologie marine devra être évaluée à l’aune de ses impacts environnementaux. Saint-Barthélemy possède un patrimoine marin remarquable, qui fait partie de son identité, de son attractivité touristique, et de l’équilibre écologique de la zone. Il n’est pas question d’abîmer ce que nous voulons protéger. La transition énergétique ne peut pas se faire contre l’environnement marin ; elle doit se faire avec lui, ce qui implique d’écarter les solutions trop intrusives et de privilégier celles dont l’empreinte est compatible avec nos écosystèmes.

Une méthode : pragmatique, séquencée, financée

Notre stratégie n’est pas un programme idéologique. Nous savons que toutes les solutions ne sont pas matures, que les coûts d’investissement sont importants, et que les contraintes foncières et environnementales de notre île sont réelles. Nous savons aussi qu’une politique énergétique sérieuse se construit dans la durée, par-delà les mandats et les alternances.

C’est pourquoi nous défendons une approche séquencée. À court terme, ce qui est mature et rentable doit être déployé sans tarder : eau chaude solaire, isolation des toitures, équipement photovoltaïque des bâtiments publics, raccordements simplifiés. À moyen terme, le stockage et la planification d’un mix électrique reposant majoritairement sur le renouvelable. À plus long terme, l’évaluation et, si pertinente, l’expérimentation de solutions marines.

Cette approche est aussi financée. Une politique énergétique sans plan de financement crédible reste une intention pieuse. Cela suppose de mobiliser tous les leviers : fonds européens (notamment FEDER pour les régions ultrapériphériques, dont Saint-Barthélemy peut bénéficier sous certaines conditions), dispositifs nationaux dédiés à la transition énergétique outre-mer, fiscalité incitative locale, partenariats public-privé, et bien sûr les fonds propres de la Collectivité dans les opérations relevant directement de sa compétence.

Elle est enfin transparente. Nous proposons que les objectifs, les indicateurs et les jalons soient publics, suivis annuellement, et débattus dans les instances territoriales. Une transition énergétique réussie est une transition partagée par les habitants, pas imposée d’en haut.

Conclusion

L’avarie d’aujourd’hui sera réparée. Les équipes EDF y travaillent, et nous les remercions. Mais la question qu’elle pose à notre île restera : combien de temps voulons-nous rester dans une situation où chaque incident technique fragilise l’ensemble du territoire ? Saint-Barthélemy a les moyens, le potentiel, et l’intelligence collective pour bâtir une trajectoire énergétique cohérente. Il ne lui manque que la volonté politique de s’y atteler dans la durée.

Cette volonté, nous la portons. Et nous continuerons à la défendre, projet après projet, arbitrage après arbitrage, parce qu’une île qui ne maîtrise pas son énergie n’est pas vraiment maîtresse d’elle-même.

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